Splatoon, le pari du calmar

Chapitre 7Splatoon 3, un monde après l'apocalypse

Splatsville, ville du Chaos : quand le vote de la communauté devient le cadre du monde

Le 9 septembre 2022, 3,45 millions d'exemplaires de Splatoon 3 sont vendus au Japon en trois jours. Ce chiffre est absurde. Il dépasse, sur la même fenêtre de 72 heures, le précédent record détenu par Pokémon Noir et Blanc, qui avait mis une semaine à atteindre 2,64 millions. À sa sortie, Splatoon 3 est présenté comme le meilleur lancement de l'histoire de la Nintendo Switch sur le marché japonais selon Nintendo, et comme un record national de lancement. Ce record sera dépassé quelques mois plus tard par Pokémon Écarlate et Violet. Pas un Pokémon. Pas un Mario. Un jeu de tir à l'encre avec des calmars adolescents qui vivent dans une ville construite sur les ruines de la civilisation humaine.

Ce succès dit quelque chose de précis sur la place de Splatoon dans la culture populaire japonaise contemporaine. La franchise n'est plus une curiosité créative ni un succès d'estime. C'est une institution nationale. Un rendez-vous semestriel. Une fête collective qui mobilise des générations entières.

Mais Splatoon 3 est aussi le jeu de la franchise le plus ambitieux narrativement, le plus complexe thématiquement, et le plus chargé politiquement. Il commence là où personne n'attendait de le trouver : dans un désert.

1. Splatsville, ville du Chaos : les joueurs ont décidé

Splatoon 3 se déroule dans les Splatlands, une région aride et désertique éloignée des côtes civilisées des Inklings. La ville centrale s'appelle Splatsville. Son surnom officiel, répété dans chaque communication promotionnelle : "la ville du Chaos."

Ce n'est pas un accident de marketing. C'est la conséquence directe d'un vote communautaire.

En juillet 2019, des millions de joueurs du monde entier ont participé au dernier Splatfest de Splatoon 2 : le Splatocalypse, Chaos contre Ordre, Pearl contre Marina. L'événement a duré 72 heures, le double d'un Splatfest normal. Chaos a gagné. Et les développeurs, conformément à leur philosophie, ont construit le monde de Splatoon 3 autour de cette victoire.

Seita Inoue le dit sans détour dans l'Ask the Developer de septembre 2022 : "We decided on chaos as the theme for this title because Team Chaos won the 'Chaos vs. Order' Splatfest, the final online battle event of Splatoon 2. [...] It was not until we saw the results that we began to think about it seriously."

Cette phrase mérite qu'on la lise deux fois. Les développeurs n'avaient pas planifié à l'avance de faire un jeu sur le Chaos. C'est le vote de la communauté qui a orienté leur création. L'oeuvre qui en résulte n'est donc pas simplement une suite commerciale : c'est une réponse à une question posée par des millions de joueurs. Ce processus est unique dans l'histoire des jeux vidéo à grande échelle. Nintendo a confié à sa communauté une décision artistique réelle, et en a honoré le résultat.

2. Haikara vs. Bankara : la géopolitique du style

Pour comprendre Splatsville, il faut comprendre deux mots japonais que Seita Inoue utilise explicitement pour définir l'identité visuelle de chaque ville de la franchise.

Haikara (ハイカラ) est une translittération phonétique de l'anglais "high collar". Au Japon de l'ère Meiji, les hommes portant des cols montants à l'occidentale signalaient leur modernité, leur élégance, leur ouverture sur le monde. Le terme a conservé dans la langue japonaise contemporaine une connotation de sophistication urbaine, de raffinement légèrement posé. Inkopolis, dans Splatoon 1 et 2, est une ville haikara : colorée, ordonnée, soucieuse de son image.

Bankara (バンカラ) est son contraire revendiqué. Grossier, rebelle, anti-mode, délibérément rude. Le bankara est celui qui refuse la sophistication du haikara par principe de vie. C'est l'énergie du punk contre le lissé du prêt-à-porter de luxe.

Splatsville est bankara. Ses rues étroites sont bordées de boutiques hétéroclites, d'étalages débordants, de néons criards et de graffitis sauvages. Partout des câbles traînent, des structures improvisées tiennent par des fils de fer, des palmiers jaillissent entre des tôles rouillées. Inoue décrit la distance entre Inkopolis et Splatsville comme celle entre Shibuya (1,2 km de Harajuku, raffinée et accessible) et Atami (100 km de Tokyo, provinciale et brute). Ce n'est pas une comparaison géographique : c'est une comparaison culturelle.

La mise en scène de cette bifurcation stylistique entre haikara et bankara est aussi une observation sociologique sur la façon dont les contre-cultures émergent. Inkopolis était la contre-culture de 2015 (le streetwear coloré qui défait le FPS militaire). En 2022, Inkopolis est devenue la culture dominante, et c'est Splatsville qui occupe la marge. Le chapitre 2 avait conquis la rue. Le chapitre 3 conquiert le désert.

3. Return of the Mammalians : une narration politique

La campagne solo de Splatoon 3 s'intitule Return of the Mammalians : le retour des mammifères. Elle commence par une image frappante : des Octariens recouverts de poils, leurs traits animaux qui refont surface sous l'effet d'une contamination mystérieuse appelée Fuzzy Ooze (la Mousse Floue).

En surface, c'est un prétexte d'action-plateforme. En profondeur, c'est une métaphore sur la fragilité de la civilisation.

La "civilisation" des Inklings et des Octariens est construite sur l'oubli de leur nature animale. Ils marchent debout, s'habillent, font de la musique, organisent des villes. Ils se sont éloignés de la bête. La Mousse Floue les ramène à ce qu'ils étaient avant. C'est une régression, mais c'est aussi une révélation : la frontière entre la culture et la nature est mince. Quelques semaines de contamination suffisent à effacer des générations de civilisation.

Le monde souterrain d'Alterna, où se déroule l'essentiel du mode solo, ajoute une révélation plus profonde : il s'agit de l'ancienne installation scientifique d'une espèce humaine disparue. Une IA, Commander Tartar, a été créée par un professeur humain pour transmettre le savoir humain aux espèces futures. Après 12 000 ans d'attente, Tartar a conclu que les nouvelles espèces (Inklings et Octariens) ne valaient pas la peine d'être sauvées, et a décidé de tout effacer pour recommencer.

La révélation finale est celle-ci : Inklings et Octariens ne sont pas des espèces opposées depuis toujours. Ils sont les deux branches d'une même évolution, deux réponses différentes à l'effondrement de la civilisation humaine. Leur guerre ancestrale n'est pas une nécessité naturelle : c'est un accident historique.

Cette phrase de Nogami condense la philosophie d'ensemble de la trilogie. Splatoon n'est pas une oeuvre qu'on consomme et qu'on oublie : c'est une oeuvre dans laquelle on habite pendant des années, avec laquelle on vieillit, dont on co-écrit l'avenir par le biais des Splatfests. Les joueurs de 2015 ne sont plus les mêmes qu'en 2022, et le monde fictif ne l'est pas non plus.

4. Salmon Run Next Wave : la coopération portée au carré

Le Salmon Run de Splatoon 2 revient dans Splatoon 3 sous l'appellation Salmon Run Next Wave. Les améliorations sont substantielles. De nouveaux boss (les Boss Salmonidés) ajoutent de la variété tactique. Un système d'événements aléatoires, les hazards, modifie les conditions de jeu à chaque vague : brouillard qui réduit la visibilité, marée géante qui inonde la moitié de la carte, ruée nocturne qui décuple la vitesse des ennemis.

La vraie rupture par rapport au Splatoon 2 est la disponibilité permanente : le Salmon Run Next Wave est accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, sans restriction de créneaux horaires. La critique récurrente adressée au Salmon Run original (ses heures d'ouverture frustrantes) disparaît. Le mode devient une activité quotidienne stable, pas un événement rare à saisir.

Un nouveau boss de fin de rotation, le King Salmonid, apparaît aléatoirement et requiert une coordination particulièrement précise pour être vaincu. Sa défaite débloque des récompenses supérieures et contribue à un compteur communautaire mondial : si suffisamment de joueurs vaincquent des King Salmonidés pendant une période donnée, des récompenses globales sont débloquées pour tous. C'est du live service cooperatif à l'échelle planétaire.

5. Side Order : la face philosophique du Chaos

En février 2024, le DLC Side Order complète le contenu de Splatoon 3. Il propose une tour de survie à l'encre blanche, un mode roguelite dans lequel le joueur incarne Pearl (ou son Inkling) dans un monde de simulation glitché, accompagné de O (Acht), une Octoling amnésique au profil énigmatique.

Side Order est, narrativement, l'exploration la plus abstraite de toute la franchise. Son monde, entièrement en noir et blanc, est l'opposé visuel du reste de Splatoon. Sa philosophie, articulée par un antagoniste qui défend l'ordre parfait contre le chaos créateur, reprend le débat du Splatocalypse sous une forme philosophique plutôt que compétitive.

La mécanique roguelite oblige à recommencer indéfiniment jusqu'à trouver la bonne combinaison de pouvoirs. C'est une métaphore explicite sur la résistance, la persistance, et la valeur du chaos contre la rigidité de l'ordre. Les joueurs qui ont voté Chaos en 2019 peuvent y lire une confirmation de leur choix. Ceux qui avaient voté Ordre peuvent y lire une invitation à reconsidérer.

6. Le Grand Festival et la mémoire du monde

Le 13 septembre 2024, Splatoon 3 organise son dernier Splatfest. Thème : Passé vs. Présent vs. Futur. Les trois équipes sont animées respectivement par les Squid Sisters (Passé), Off the Hook (Présent) et Deep Cut (Futur). C'est le Splatfest de tous les Splatfests : il réunit pour la première fois tous les groupes idol de la franchise dans un même événement.

Le Grand Festival est une déclaration d'intention narrative. En mettant face à face le Passé, le Présent et le Futur, Nintendo invite sa communauté à se positionner sur ce que Splatoon représente. L'équipe Passé remporte le Grand Festival, portée par la nostalgie de la communauté historique. Et fidèle à sa logique, Nintendo a laissé entendre que ce résultat influencera les orientations futures de la franchise.

7. L'héritage immédiat : ce que Splatoon 3 laisse derrière lui

En juillet 2026, alors que la Switch 2 est en vente depuis quelques mois et que Splatoon Raiders approche de sa sortie, Splatoon 3 continue d'être joué. C'est l'un de ses accomplissements les plus discrets et les plus significatifs.

Contrairement à de nombreux jeux de service dont la population de joueurs s'effondre après le passage à un opus suivant, Splatoon 3 maintient une communauté active, soutenue par les serveurs en ligne Nintendo et par des joueurs qui ont construit leurs routines de jeu dans ce monde particulier. Ce n'est pas une exception dans la franchise : Splatoon 2 a continué d'être joué longtemps après la sortie de Splatoon 3, et Splatoon 1 a gardé des joueurs actifs jusqu'à l'arrêt général des services en ligne Wii U en avril 2024.

Cette longévité est le produit d'une conception soignée : un jeu de tir en équipe 4v4 qui peut se jouer vingt minutes ou deux heures, qui est accessible aux débutants sans être superficiel pour les experts, et qui continue de proposer de la nouveauté (armes, cartes, saisons de contenu) suffisamment longtemps pour justifier un investissement prolongé.

Splatoon 3 a aussi laissé un héritage en termes de diversité de personnages. O, Shiver dans sa subtile ambiguïté de présentation, et Big Man, présence non humaine, corporelle, presque burlesque, qui rompt avec la logique des duos d'idoles précédents : ces personnages rejoignent le panthéon de la franchise avec des profils qui n'auraient pas existé dans le jeu en 2015. L'évolution est lente, imprimée dans les limites d'une compagnie conservatrice, mais elle est réelle. Et chaque pas dans cette direction est noté, célébré et amplifié par une communauté qui attendait précisément cela.

Splatoon 3 referme la trilogie Switch sur une note ambivalente et riche. D'un côté, le record de ventes et la consécration commerciale totale. De l'autre, un jeu qui se confronte à ses propres questions profondes : d'où viennent-ils ? Qui étaient les humains ? Quel prix a le Chaos qu'ils ont choisi ? Ces questions ne reçoivent pas toutes de réponses définitives. C'est la marque d'une franchise qui pense à long terme.

Splatoon comme anti-FPS japonais a survécu à une console mourante et conquis le monde. Splatoon comme laboratoire de culture jeunesse a traversé une pandémie et livré son jeu le plus habité. Splatoon comme oeuvre vivante a laissé ses joueurs voter pour le Chaos, et en a construit toute une ville. Le prochain défi est de recommencer sur une nouvelle console. C'est le sujet du chapitre 15.

Notes et sources

  1. Record de ventes au lancement : communiqué Nintendo via Game World Observer, 12 septembre 2022 ; Nintendo IR.
  2. Sur Splatsville et la distinction haikara/bankara : Ask the Developer Vol. 7, Splatoon 3, chapitre 1 (Nintendo UK, 7 septembre 2022).
  3. Lien entre Splatocalypse et cadre de Splatoon 3 : Seita Inoue, même source (réf. 2).
  4. Sur Return of the Mammalians et la narration : Inkipedia, Return of the Mammalians ; analyse dans Polygon, 22 septembre 2022.
  5. Sur Deep Cut et la diversité du groupe : Ask the Developer Vol. 7, Splatoon 3, chapitre 1.
  6. Sur Side Order et O/Acht : Inkipedia, Side Order ; sur le genre non-binaire de O, voir chapitre 11 du présent ouvrage.
  7. Résultats du Grand Festival (Team Past, septembre 2024) : Nintendo US, 16 septembre 2024.