Splatoon, le pari du calmar

Postface, juin 2026Splatoon Raiders, ouverture d'un troisième cycle

Ce que le Direct du 9 juin 2026 change, ce qu'il confirme, et pourquoi cette franchise n'a pas fini de nous surprendre

Ce livre s'est écrit pendant l'année 2025 et au tout début de 2026, c'est à dire dans une fenêtre étrange. La Switch 2 venait d'arriver, Splatoon 3 vivait ses derniers Splatfests réguliers, et la franchise semblait suspendue entre deux ères. Personne ne savait, au moment de boucler le manuscrit, comment Nintendo allait prolonger la vague d'encre sur sa nouvelle console. Le 9 juin 2026, en deux trailers et une date, la réponse est tombée. Elle ne s'appelle pas Splatoon 4. Elle s'appelle Splatoon Raiders, et elle redéfinit ce que la franchise est en train de devenir.

Disons le tout de suite, parce que c'est ce qui surprend le plus. Splatoon Raiders n'est pas la suite numérotée que tout le monde attendait. C'est un spin off, le tout premier de la série, et il assume une rupture nette avec l'identité historique de la franchise. Là où Splatoon a toujours été un jeu pensé pour le quatre contre quatre compétitif, le territoire à reprendre, l'arène, le ranking, Raiders propose une aventure principalement solo, doublée d'une coopération jusqu'à quatre joueurs en ligne ou en local sans fil. On ne reprend plus du terrain à un adversaire, on part en expédition sur l'archipel Spirhalite avec les trois musiciennes Pasquale, Angie et Raimi des Tridenfer, on affronte des bancs de Salmonoïdes, on récolte des trésors, on revient à la base, on améliore son équipement, on repart. La boucle ressemble bien plus à Monster Hunter qu'à Splatoon 3.

Ce déplacement est important parce qu'il révèle une chose que ce livre n'avait fait qu'effleurer dans sa Partie V. Nintendo ne veut plus que Splatoon soit seulement un jeu compétitif. Nintendo veut que Splatoon soit un univers, c'est à dire un espace fictionnel suffisamment dense pour porter plusieurs genres, plusieurs publics, plusieurs régimes de jeu. La même franchise produit désormais un shooter en arène (Splatoon 3, toujours en service), un jeu d'aventure et de craft (Splatoon Raiders), des comics quotidiens diffusés sur l'application Nintendo Today à partir du 23 juin, des amiibo Tridenfer, des Joy Con 2 aux couleurs du trio, et bientôt, c'est inévitable, des produits dérivés qu'on n'imagine pas encore. Splatoon devient un media mix au sens japonais du terme, une constellation transmédia comparable à Pokémon ou à Animal Crossing, et ce n'est pas un hasard si la sortie s'accompagne d'un Splatfest thématique dans Splatoon 3 du 11 au 13 juillet, c'est à dire d'un pont rituel entre les deux jeux, façon passage de relais.

Ce que Raiders confirme aussi, c'est l'hypothèse principale défendue tout au long de cet ouvrage. Splatoon n'a jamais été seulement un jeu de tir, c'est une infrastructure culturelle. Les Tridenfer, créées pour Splatoon 3 en 2022 comme un girl band virtuel et un commentaire en creux sur la culture idole japonaise, deviennent en 2026 les héroïnes d'un jeu autonome. Trois personnages secondaires qui basculent en tête d'affiche, c'est exactement la trajectoire qu'avaient suivie en leur temps les Calamazones et Tenta Cool, à ceci près qu'on n'avait jamais sorti un jeu entier pour elles. La promotion narrative des Tridenfer, jusqu'à leur incarnation par des amiibo et des Joy Con dédiés, indique que Nintendo a compris ce que la communauté avait déjà acté en fanart et en cosplay depuis trois ans, à savoir que ces personnages portaient quelque chose de fort, de pop, de presque musical, et qu'il fallait en faire un véhicule narratif à part entière.

Trois pistes pour la suite

Trois pistes restent suspendues, et je les note ici pour que le lecteur les garde en tête.

Premièrement, Raiders est exclusif Switch 2, ce qui transforme la franchise en argument de vente pour la nouvelle console et change la nature économique du spin off. Splatoon a toujours été un système locomotive pour Nintendo, capable de sauver une console (la Wii U) ou d'en lancer une autre (la Switch). Ici, il sert d'argument premium à la Switch 2, une fonction nouvelle dans son histoire.

Deuxièmement, la coopération à quatre joueurs avec scaling dynamique de la difficulté est une mécanique inédite dans la série, qui rapproche Raiders des codes du jeu de service moderne sans en adopter le modèle économique. C'est une greffe intéressante, parce qu'elle importe des conventions de jeu communautaire dans une franchise qui s'était jusque là tenue à distance de ces codes.

Troisièmement, Splatoon 3 continue de tourner et accueille un Splatfest Raiders en juillet, ce qui signifie que Nintendo n'abandonne pas la base compétitive pour autant. La franchise se déploie, elle ne pivote pas. C'est précisément ce qu'un univers culturel mature est censé faire.

Le pari continue

Splatoon Raiders sort le 23 juillet 2026, au prix de 49,99 euros en téléchargement et 59,99 euros en boîte. Un Nintendo Direct dédié est programmé le 30 juin pour préciser l'arsenal, les niveaux, la structure narrative. Au moment où ces lignes paraissent, nous savons donc à peu près tout ce qu'il faut savoir pour comprendre ce qui change, et nous ne savons pas grand chose de ce qui restera. C'est exactement la situation qui rendait Splatoon 1 fascinant en 2015, quand personne, pas même Nintendo, ne savait que ce petit jeu Wii U deviendrait l'un des étendards culturels d'une décennie entière.

Je terminerai donc ce livre par où il avait commencé. Splatoon est un pari, c'est même son sujet et son titre. Onze ans après le tout premier trailer de l'E3 2014, ce pari est toujours en cours, et il s'élargit. Splatoon Raiders n'est pas la conclusion d'une histoire, c'est la première phrase d'un cycle dont nous écrirons l'analyse dans cinq ou dix ans, quand nous aurons assez de recul pour mesurer ce que la franchise a fait à la culture pop d'une époque. En attendant, lecteurs et lectrices, allez jouer. Tout est encore à voir.

Kyoko Lan Hua (D.W.G), Nancy, juin 2026