Ouverture Partie 5

2025-2026

PARTIE V

Switch 2 et avenir

« Splatoon n'est pas un jeu : c'est une décennie d'encre. »Kyoko Lan Hua (D.W.G), ce livre

Splatoon, le pari du calmar

Chapitre 14La communauté qui peint hors des cases

Fanart, esport, modding et conventions : comment Splatoon est devenu un objet participatif total

Il existe un mot japonais, souzou (創造), qui désigne à la fois la création et l'imagination. En japonais, créer quelque chose, c'est d'abord l'imaginer. La communauté Splatoon est un phénomène de souzou : elle n'a pas attendu que Nintendo lui dise quoi faire de la franchise. Elle a imaginé ses propres extensions, ses propres personnages, ses propres règles de compétition, ses propres langues visuelles. Elle a créé un monde parallèle à celui de Nintendo, aussi riche que l'original, et parfois plus étrange.

Ce chapitre cartographie cet espace de création communautaire : le fanart, l'esport, le modding, les conventions, les réseaux sociaux. Et ce qu'ils révèlent sur la nature de Splatoon comme objet culturel total.

1. Le fanart comme pratique centrale

La communauté fanart de Splatoon est, en volume et en qualité, l'une des plus actives du jeu vidéo contemporain. Sur Pixiv (la principale plateforme de fanart japonaise), la recherche "スプラトゥーン" (Splatoon) retourne des centaines de milliers de résultats. Sur Twitter/X, le tag #Splatoon génère quotidiennement des milliers de nouvelles images. Sur DeviantArt et Tumblr, les comptes dédiés aux personnages originaux Splatoon se comptent par dizaines de milliers.

Ce volume n'est pas que de la quantité. La qualité moyenne du fanart Splatoon est exceptionnellement élevée, pour plusieurs raisons.

D'abord, Splatoon offre un univers visuellement cohérent mais ouvert. Les personnages ont des silhouettes distinctives (tentacules, grands yeux, corps fluides), une palette de couleurs établie, et une logique de mode très précise. Ces contraintes sont des ressources pour les artistes : elles donnent un cadre dans lequel improviser plutôt qu'un vide à remplir.

Ensuite, le jeu permet une personnalisation profonde du personnage du joueur. Les OC (original characters) Splatoon sont une catégorie à part : des Inklings ou Octolings inventés de toutes pièces par les joueurs, avec leurs propres histoires, leurs propres looks, leurs propres combos d'armes et de vêtements. Ces OC circulent sur les réseaux sociaux, accumulent des abonnés, inspirent d'autres créations. Certains artistes Splatoon ont des communautés de fans plus grandes que celles de créateurs professionnels.

2. Les OC : quand les joueurs co-écrivent le lore

La pratique des OC Splatoon mérite une attention particulière parce qu'elle dépasse le simple fanart. Les créateurs d'OC ne produisent pas seulement des images : ils construisent des personnages avec des histoires, des motivations, des relations. Et ces personnages vivent dans le même univers que celui du jeu, avec les mêmes règles implicites (les Splatfests existent dans leur monde, la tension Inkling-Octoling fait partie de leur histoire).

Cette pratique est une forme de fanfiction participative, mais spatialisée dans l'esthétique du jeu. Les OC portent des tenues d'équipement réelles, utilisant de vraies marques fictives de Splatoon. Leurs couleurs d'encre respectent la logique de la franchise. Certains artistes créent des "sheets" de personnage (des fiches techniques avec front, profil, dos, expressions faciales et détails de l'équipement) qui ressemblent aux documents de production d'un studio d'animation.

Pour les chercheurs en fan studies, cette pratique illustre ce que Henry Jenkins appelle la "participation" (dans Convergence Culture, MIT Press, 2006) : les consommateurs d'une oeuvre ne l'ingèrent pas passivement mais la transforment, l'étendent, la font dialoguer avec leur expérience personnelle.

3. L'esport : la compétition organisée

Splatoon possède une scène esport active depuis 2015, qui s'est progressivement structurée en circuit organisé. Le Splatoon World Championship (appelé Splatoon Koshien au Japon), organisé par Nintendo, a tenu sa première édition en 2016 et est devenu un rendez-vous annuel majeur, avec des équipes sélectionnées par région (Japon, Amérique du Nord, Europe, Australie).

La scène compétitive de Splatoon se distingue de la plupart des esports par plusieurs particularités.

L'absence de matchmaking ranked officiel haut niveau : jusqu'à Splatoon 3, Nintendo ne proposait pas de ligues professionnelles officielles au sens esport classique (pas de ligue fermée, pas de salaires d'équipe officiels). L'esport s'est construit sur des tournois communautaires organisés par des joueurs, non par un éditeur avec un budget esport.

La prédominance du format 4v4 : toutes les compétitions se jouent en équipes de quatre, ce qui favorise la cohésion d'équipe et la communication. Contrairement à d'autres shooters où les performances individuelles dominent, le Splatoon compétitif valorise le jeu collectif.

La forte présence japonaise : la scène japonaise est la plus développée, avec des tournois réguliers, des équipes semi-professionnelles et une médiatisation locale. Au niveau mondial, les équipes japonaises dominent souvent les Splatoon World Championships.

4. Le modding : les limites de l'oeuvre

La scène de modding de Splatoon est moins développée que celles des jeux PC, en raison de la nature fermée de la console Nintendo Switch. Modifier Splatoon nécessite des connaissances techniques poussées et implique des zones grises légales.

Pourtant, la communauté de modding existe et produit des résultats remarquables. Des mods de textures remplacent les tenues par des designs originaux. Des mods de cartes créent des arènes entièrement nouvelles. Des mods de personnages permettent de jouer avec des silhouettes différentes des standards.

Le projet le plus ambitieux est Splatoon: Octo Expansion Archipelago, un mod communautaire qui étend l'Octo Expansion avec des niveaux supplémentaires construits par des joueurs. Il n'est pas officiellement distribué (pour des raisons légales évidentes) mais circule dans des communautés privées de moddeurs.

Nintendo a une politique de tolérance ambivalente sur ces projets. Elle ne les poursuit pas légalement de manière systématique (contrairement à certaines de ses actions contre d'autres formes de reproduction non autorisée), mais elle ne les encourage pas non plus. Cette zone grise permet à la scène de modding de survivre discrètement.

5. Les conventions : Splatoon dans l'espace réel

Splatoon est présent dans toutes les grandes conventions du jeu vidéo et de la pop culture, avec une intensité qui varie selon les régions.

Au Japon, les conventions spécialisées comme le Comiket ou les NicoNico Fes sont des espaces de concentration du fanart et du cosplay Splatoon. Des centaines d'artistes y vendent des doujins (fanzines auto-publiés) dédiés à Splatoon, avec une qualité graphique souvent professionnelle.

En Europe, des conventions comme la Japan Expo (Paris), la MCM (Londres) ou la Mangafest (Barcelone) voient chaque année des dizaines de cosplayers Splatoon, avec des tenues qui reproduisent fidèlement les vêtements d'équipement du jeu, couleur d'encre et tout.

Les cosplays Splatoon sont techniquement difficiles à cause des tentacules et de la peinture corporelle. Les plus élaborés comprennent des perruques sur mesure, des lentilles colorées, de la peinture corporelle UV et des costumes articulés reproduisant les tenues d'armes. La communauté de cosplay Splatoon partage ses tutoriels, ses patterns et ses fournisseurs sur des groupes Facebook et des serveurs Discord dédiés.

6. Splatoon comme objet participatif total

La communauté Splatoon réunit des pratiques qui couvrent l'ensemble du spectre créatif : la création visuelle (fanart, cosplay, fanvideo), la création narrative (fanfiction, lore RP, OC), la création compétitive (esport, tournois, stratégies), et la création technique (modding, data-mining, wikis).

Chacune de ces pratiques existe de manière autonome, avec ses propres espaces, ses propres codes et ses propres leaders d'opinion. Et pourtant, elles s'alimentent mutuellement : le fanart documente les OC qui peuplent les fanfictions qui inspirent les cosplayeurs qui animent les conventions où se retrouvent les joueurs esport.

Ce bouclage est la marque d'une franchise qui a réussi à créer un monde, pas seulement un jeu. Un monde peuple de personnages que les gens veulent habiter, de lieux qu'ils veulent visiter (même fictivement), de règles qu'ils veulent explorer.

Splatoon comme oeuvre vivante et participative : l'expression prend son sens le plus littéral dans sa communauté. Le jeu continue à exister, à grandir, à se transformer chaque jour grâce aux milliers de créateurs qui en prolongent la vie hors des serveurs de Nintendo.

7. La communauté comme miroir de la franchise

Ce qui frappe, dans la communauté Splatoon, c'est à quel point elle ressemble à ce que le jeu lui-même célèbre.

Splatoon valorise la diversité des styles (on peut jouer n'importe quel type d'arme et gagner), la créativité libre (peindre comme on veut plutôt que selon un plan imposé), l'expression de soi (l'Inkling personnalisé reflète qui tu es), et la participation collective (le Splatfest ne fonctionne que si tout le monde joue). Sa communauté reproduit exactement ces valeurs : diversité des créateurs (artistes, compétiteurs, modders, cosplayeurs, écrivains), créativité sans règles imposées (les OC peuvent être ce qu'ils veulent), expression identitaire forte (une proportion élevée de créateurs LGBTQ+ qui se voient dans les personnages), et participation collective (les Splatfests communautaires, les tournois organisés par des joueurs, les wikis co-écrits).

Ce miroir entre l'oeuvre et sa communauté n'est pas un hasard. Ce sont les valeurs de l'oeuvre qui attirent les personnes qui partagent ces valeurs. Et les personnes qui partagent ces valeurs construisent ensuite une communauté qui amplifie l'oeuvre.

C'est un cercle vertueux rare. Beaucoup de franchises créent des communautés toxiques ou indifférentes parce que leurs valeurs implicites (élimination, domination, compétition malsaine) attirent des personnes pour qui ces valeurs comptent. Splatoon a construit sa franchise sur des valeurs de joie, d'expression et de participation. Et sa communauté, imparfaite comme toute communauté humaine, en est le reflet.

Splatoon comme oeuvre vivante et participative : la franchise ne vit pas malgré sa communauté, elle vit grâce à elle, dans un mouvement d'échange permanent qui est la forme la plus accomplie de l'oeuvre collective.

8. La communauté comme héritage vivant

Dans dix ans, quand on tentera de mesurer l'impact de Splatoon sur la culture numérique des années 2010-2020, la communauté sera une source primaire irremplaçable.

Elle aura produit des centaines de milliers de dessins, des millions de mots de fanfiction, des milliers d'heures de vidéos commentées, des dizaines de tournois organisés sans aide de Nintendo. Elle aura co-écrit des personnages (les OC qui peuplent les fanfictions sont aussi "réels", pour ceux qui les ont créés, que les personnages officiels), co-construit un lore (Inkipedia et les wikis communautaires sont une somme encyclopédique sans équivalent), co-défini une esthétique (les artistes qui ont créé du fanart ont influencé la mode, la palette, les tendances de la franchise elle-même).

Cette co-production ne se voit pas dans les chiffres de ventes. Elle ne figure pas dans les bilans financiers de Nintendo. Elle est pourtant l'une des dimensions les plus durables de Splatoon : l'énergie créative que la franchise a libérée chez des millions de personnes, et qui continue de circuler bien après que les serveurs d'un opus sont fermés, bien après que le prochain jeu est sorti.

C'est le sens profond de Splatoon comme oeuvre vivante et participative : l'oeuvre ne vit pas seulement sur les serveurs de Nintendo. Elle vit dans les disques durs des fans, dans les portfolios des artistes, dans les playlists des joueurs, dans la mémoire des gens qui ont choisi un camp un week-end de juillet 2015 et ne l'ont jamais tout à fait oublié.

Le chapitre suivant porte sur le prochain chapitre de la franchise : Splatoon Raiders, annoncé pour le 23 juillet 2026 sur Nintendo Switch 2, et ce qu'il dit de l'avenir de la série et de la stratégie de Nintendo.

Notes et sources

  1. Statistiques communautaires (r/splatoon, Pixiv, Twitter) : données observées en juin 2026. Reddit r/splatoon ; Pixiv, recherche Splatoon.
  2. Sur l'esport Splatoon et le Splatoon World Championship : Inkipedia, Splatoon World Championship ; Liquipedia, Splatoon.
  3. Sur le Splatoon Koshien et sa symbolique culturelle japonaise : Inkipedia, Koshien ; couverture dans la presse spécialisée japonaise (Famitsu, 4Gamer).
  4. Sur la pratique des OC et le fanart dans la communauté : analyses dans Henry Jenkins, Convergence Culture: Where Old and New Media Collide (New York University Press, 2006) ; et dans la presse spécialisée Kotaku, The Art of Splatoon, 2019.
  5. Sur la scène cosplay Splatoon (tutoriels, conventions) : communautés sur Reddit r/cosplay et groupes Facebook dédiés.
  6. Sur le modding de Splatoon (mods de textures, cartes, personnages) : discussions sur GBATemp et GitHub repositories.
  7. Sur le lore RP Twitter comme pratique narrative : étude de cas dans Sirui Xiao, "Community-Driven Marketing in Gaming," Academic Journal of Management and Social Sciences, vol. 13, n°3 (2025), DOI 10.54097/xsn57d17.