Splatoon, le pari du calmar
Chapitre 12Un monde qui vieillit en temps réel
Du printemps 2015 à l'automne 2022 : quand la fiction et la réalité vieillissent ensemble
Il y a un fait, dans Splatoon, qui semble anodin mais qui est en réalité l'une des décisions narratives les plus originales du jeu vidéo contemporain. Seita Inoue le formule ainsi dans l'Ask the Developer de 2022 : "It is also the year 2022 in the Inkling world. [...] In Splatoon 1, 2, and 3, the same amount of time has passed in the Inkling world as in the real world. Therefore, the characters grow, and cities and cultures develop over time."
Un an dans notre monde : un an dans le monde de Splatoon. Deux ans entre Splatoon 1 et Splatoon 2 : deux ans de développement fictif. Cinq ans entre Splatoon 2 et Splatoon 3 : cinq ans de vieillissement de la ville, de la mode, de la musique et des personnages.
Ce n'est pas simplement une règle de cohérence narrative. C'est une philosophie de l'oeuvre vivante : une fiction qui accepte d'être affectée par le temps qui passe, exactement comme les personnes qui la vivent.
1. Inkopolis 2015 : le temps des débuts
Dans Splatoon premier du nom, Inkopolis est une ville récente, fraîche, colorée. Les Squid Sisters ont environ 16 ans dans la fiction. Le Capitaine Cuttlefish est vieux mais vigoureux. La mode est celle du streetwear coloré des années 2010 au Japon : simple, joyeuse, énergique.
Le lore disponible dans les Rouleaux des Origines (les Sunken Scrolls) révèle un monde dont l'histoire est encore récente : l'humanité a disparu il y a 12 000 ans, les Inklings ont construit leur civilisation progressivement, et Inkopolis est l'une de leurs réalisations les plus récentes et les plus fières. On est dans le moment du commencement fier, la civilisation en pleine ascension.
Les armes sont celles du streetwear militarisé : des lanceurs qui ressemblent à des jouets améliorés, des rouleaux géants qui doublent de pinceaux XXL. Rien de trop sérieux. La guerre d'encre est une guerre de jeu.
Les joueurs qui ont commencé là, en 2015, ont grandi avec ces personnages. Ceux qui avaient 15 ans en mai 2015 en ont maintenant 26. Les personnages ont vieilli avec eux. C'est une correspondance rare dans le jeu vidéo.
2. Inkopolis 2017 : la sophistication urbaine
Deux ans plus tard, Inkopolis a changé. Pas radicalement, mais visiblement. Inkopolis Square (le hub de Splatoon 2) est légèrement différente d'Inkopolis Plaza (Splatoon 1) : plus grande, plus urbanisée, avec des boutiques plus spécialisées et une architecture plus sophistiquée. Les Squid Sisters ont maintenant 18 ans dans la fiction. Elles ont vieilli.
Seita Inoue décrit le style d'Inkopolis 2 comme "l'équivalent du style urbain de Shibuya qui est passé au niveau supérieur" : toujours coloré, mais plus conscient de lui-même, moins spontané. C'est la mode quand elle commence à se prendre au sérieux, quand le streetwear devient une industrie avec ses propres codes de prestige.
Cette évolution est perceptible dans les silhouettes des personnages (tenues plus élaborées), dans les boutiques (davantage de marques premium dans l'inventaire), et dans la musique (Off the Hook a un son plus produit, plus sophistiqué que les Squid Sisters).
3. Splatsville 2022 : la déconstruction
Cinq ans de plus. Splatoon 3 ne se déroule plus à Inkopolis. L'histoire s'est déplacée vers Splatsville, dans les Splatlands, une région aride et lointaine. Et si Inkopolis existe encore (on peut y revenir via le DLC Inkopolis de Splatoon 3), elle a vieilli.
Les Squid Sisters ont maintenant 23 ans dans la fiction. Marie, lors de son apparition dans le mode Héros de Splatoon 3, est sensiblement différente : elle a l'air d'une adulte, avec une autorité calme que la jeune animatrice de Splatoon 1 n'avait pas. Callie, sauvée et revenue à ses activités, a aussi changé dans sa façon de se présenter. Ce sont les mêmes personnages, mais ils ont traversé des années.
Splatsville elle-même est à l'opposé d'Inkopolis Square. Là où Inkopolis était sophistiquée et planifiée, Splatsville est chaotique et organique. Là où Inkopolis était en ascension, Splatsville est en déconstruction permanente. Les Inklings de Splatsville portent des vêtements usés, asymétriques, recollés et reprisés. La mode bankara est celle du post-sophistication : après avoir tout essayé, on revient au brut, au simple, au fait main.
Inoue décrit Splatsville comme "la sophistication devenue périmée, le désordre devenu frais". C'est une phrase de sociologue de la mode. C'est aussi la trajectoire normale de toute contre-culture : elle naît en marge, se sophistique, se récupère par le mainstream, et une nouvelle marge émerge pour la remplacer.
4. La mort symbolique : ce qui disparaît entre les jeux
Il y a quelque chose de mélancolique dans le vieillissement de Splatoon. Entre chaque opus, des choses meurent : des espaces, des modes, des personnages qui changent de rôle.
Le Miiverse, le réseau social intégré à la Wii U, permettait aux joueurs de poster des dessins dans Inkopolis Plaza pendant les sessions de jeu. Ces dessins, produits par la communauté, peuplaient les murs du hub central comme des graffitis vivants. Quand Nintendo a fermé le Miiverse en novembre 2017, tous ces dessins ont disparu. La Plaza de Splatoon 1 a perdu sa dimension communautaire la plus unique et la plus organique.
Les Splatfests réguliers de Splatoon 1 se sont arrêtés en juillet 2016, avec l'événement Callie vs. Marie. Le jeu en ligne, lui, est resté actif jusqu'à l'arrêt général des services en ligne Wii U et Nintendo 3DS, le 8 avril 2024. À partir de cette date, on ne peut plus jouer en ligne au premier opus. Les cartes en rotation, les classements et la dimension live multijoueur disparaissent. Le jeu survit en solo, amputé de sa dimension la plus vivante. Cette double mort, d'abord rituelle en 2016, puis technique en 2024, est inscrite dans la conception du jeu depuis le début : un jeu live service ne peut pas durer indéfiniment. Mais elle donne au Splatoon de 2015 une dimension de souvenir que peu de jeux vidéo possèdent.
5. La mémoire de la franchise : le canon qui s'accumule
Un monde qui vieillit en temps réel accumule de la mémoire. Splatoon 3, pour un joueur qui a suivi la franchise depuis 2015, est un jeu profondément palimpseste : chaque scène, chaque personnage, chaque environnement porte les traces de ce qui a précédé.
La Calamari Inkantation (le thème musical des Squid Sisters) joue dans le mode Héros de Splatoon 3. Pour un joueur nouveau, c'est simplement une belle chanson. Pour un vétéran de 2015, c'est une madeleine de Proust encrée, un signal conditionné qui déclenche un flash de mémoire émotionnelle.
Cette accumulation de mémoire est ce qui distingue Splatoon d'une simple franchise à épisodes. Ce n'est pas une série où chaque jeu est une histoire indépendante avec des personnages différents (comme Final Fantasy). C'est un feuilleton, où chaque opus reprend les fils laissés par le précédent et les développe en tenant compte de ce que la communauté a vécu entre-temps.
6. Le vieillissement comme thèse
Ce que le vieillissement de Splatoon dit de la franchise en termes de thèse est clair.
Splatoon comme oeuvre vivante et participative ne vieillit pas malgré le temps qui passe : il vieillit grâce au temps qui passe. Son monde s'enrichit à chaque opus parce qu'il accumule de l'histoire, de la mémoire, des personnages qui ont traversé des épreuves réelles (dans la fiction) et des votes réels (dans la communauté). Un joueur qui arrive sur Splatoon 3 en 2022 sans avoir joué aux deux premiers opus reçoit un monde plein de références qu'il ne comprend pas encore. Un joueur vétéran reçoit un monde qu'il reconnaît comme le sien, transformé par le temps et enrichi par l'expérience collective.
Splatoon est peut-être le seul grand jeu commercial à avoir fait de la continuité temporelle une valeur artistique explicite et documentée. Ce n'est pas de la nostalgie exploitée à des fins commerciales. C'est une architecture narrative qui traite ses joueurs comme des êtres dotés d'une mémoire, capables d'être émus par ce qu'ils reconnaissent et surpris par ce qui a changé.
7. Le vieillissement comme invitation : Splatoon et la durée
Le vieillissement diégétique de Splatoon n'est pas seulement une curiosité narrative. C'est une invitation adressée à ses joueurs : prends le temps, reviens, observe ce qui a changé.
Dans un marché où chaque nouveau jeu efface le précédent, où les franchises se réinitialisent régulièrement pour repartir de zéro et toucher de nouveaux consommateurs, Splatoon choisit la continuité. Il dit à ceux qui ont commencé en 2015 : ce que tu as vécu compte encore. Il dit à ceux qui arrivent en 2022 : tu entres dans quelque chose qui a une histoire, et cette histoire t'est ouverte.
Cette double adresse est rare et précieuse. Elle suppose une confiance dans la mémoire de la communauté, une conviction que les joueurs de longue date enrichissent la franchise plutôt que de l'alourdir. Elle suppose aussi une ambition artistique : construire quelque chose qui se bonifie avec le temps, comme un roman dont on redécouvre les premières pages à la lumière de la fin.
Splatoon a cette ambition. Les dernières scènes de Side Order (2024), dans lesquelles Pearl et O dialoguent dans un monde en noir et blanc, ne signifient leur pleine valeur qu'à condition d'avoir joué à l'Octo Expansion (2018) et de se souvenir de Pearl en 2017. Six ans de mémoire active, nécessaires pour comprendre une scène. C'est le pari de l'oeuvre qui vieillit bien : les couches s'accumulent, et chaque couche enrichit les autres.
Splatoon comme oeuvre vivante n'est pas seulement vivant parce qu'il se met à jour. Il est vivant parce qu'il se souvient. Et parce qu'il demande à ses joueurs de se souvenir avec lui.
8. Le vieillissement comme promesse politique
Il y a quelque chose de profondément contre-culturel dans la décision de Splatoon de vieillir.
L'industrie du jeu vidéo est une industrie de la jeunesse éternelle. Les personnages ne vieillissent pas, les franchises se réinitialisent, les joueurs sont supposés repartir de zéro à chaque épisode. Cette logique convient à l'économie du jeu vidéo : un personnage éternel peut être marchandisé indéfiniment, un univers figé ne perd jamais sa valeur de licence.
Splatoon a dit non à cette logique. En faisant vieillir ses personnages en synchronisation avec ses joueurs, il leur a dit quelque chose que peu de franchises osent dire : tu comptes. Ce que tu as vécu avec ce jeu fait partie de toi, et nous en gardons la trace. Cette déclaration d'intention a un coût créatif réel (il faut réécrire les personnages, faire évoluer le monde, gérer la continuité) et un bénéfice humain inestimable.
Les joueurs qui ont grandi avec Splatoon le savent. Ils parlent de la franchise avec une affection particulière, teintée d'une nostalgie vivante : ce n'est pas la nostalgie de quelque chose de figé dans le passé, c'est la fierté de quelque chose qui a continué à exister, à évoluer, à se transformer comme eux. Splatoon vieillit avec ses joueurs, et c'est pour cela que ses joueurs ne le lâchent pas.
Splatoon a choisi de porter le poids du temps. Plutôt que de geler son univers dans une éternité pratique, il accepte que ses personnages vieillissent, que ses villes changent, que ses modes meurent et renaissent. C'est une décision artistique rare et courageuse, qui transforme chaque nouveau jeu en bilan et en projection simultanés.
Cette temporalité s'articule avec la question identitaire la plus délicate de la franchise : celle du genre et de la fluidité. C'est l'objet du chapitre suivant.
Notes et sources
- Confirmation de la synchronisation temporelle réel/fictif : Seita Inoue, Ask the Developer Vol. 7, Splatoon 3, chapitre 1 (Nintendo UK, 7 septembre 2022).
- Sur l'évolution des styles d'Inkopolis (haikara, sophistication urbaine, bankara) et la géographie fictive calquée sur Tokyo : même source.
- Sur la fermeture du Miiverse (novembre 2017) et son impact sur la dimension communautaire de Splatoon 1 : couvertures presse de l'époque, notamment Eurogamer et Nintendo Life.
- Sur les services en ligne de Splatoon 1 (arrêtés le 8 avril 2024 avec la fin générale des services en ligne Wii U) : Inkipedia, Splatoon (game)), section servers.
- DLC Inkopolis de Splatoon 3 (Wave 1, février 2023) : Inkipedia, Inkopolis (DLC)).
- Sur N-Paï comme Agent 3 de Splatoon 1 : Inkipedia, Cap'n Cuttlefish ; Inkipedia, Splatoon 3 Story Mode.
- Sur la Calamari Inkantation et son statut de thème récurrent de la franchise : Inkipedia, Calamari Inkantation.